Dr René Roca, professeur de gymnase, historien et membre du comité de l’initiative sur la neutralité

L’initiative pour la neutralité vise à ancrer clairement la neutralité suisse dans la Constitution. L’objectif est de mener une politique de paix globale et de renforcer les traditions humanitaires de la Suisse.

La Suisse devrait enfin formuler une politique de sécurité autonome et indépendante. Cela serait nécessaire depuis longtemps, mais on continue à repousser cette tâche aux calendes grecques. La Constitution fédérale suisse définit très clairement les compétences politiques en matière de sécurité réaliste, une sécurité qui inclut un engagement clair en faveur de la neutralité et de l’armée de milice. Selon la Constitution fédérale, le Conseil fédéral et l’Assemblée fédérale sont responsables de prendre des mesures pour préserver la neutralité de la Suisse. Mais ils ne le font pas, c’est pourquoi l’initiative sur la neutralité a été déposée. L’initiative sur la neutralité vise à ancrer clairement la neutralité suisse dans la Constitution, afin de garantir une politique de paix globale et de renforcer les traditions humanitaires du pays (notamment celles du CICR). Le Conseil fédéral, en particulier, a besoin de garde-fous pour orienter sa politique étrangère. Le nouvel article sur la neutralité suisse, une fois l’initiative acceptée, ne doit pas rester lettre morte – il constitue un mandat clair pour le Conseil fédéral et le Parlement.

Depuis le dépôt de l’initiative l’année dernière, celle-ci fait désormais l’objet de discussions approfondies au sein des commissions des Chambres. Un contre-projet direct, visant à retirer des éléments essentiels du texte de l’initiative, est envisageable. La votation est prévue pour le 8 mars 2026. Dans son message relatif à l’initiative sur la neutralité, le Conseil fédéral recommande, comme attendu, son rejet. Selon le Conseil fédéral, l’initiative inscrirait dans la Constitution une «conception rigide de la neutralité» et limiterait excessivement sa marge de manœuvre en matière de politique étrangère.

Mais c’est précisément ce qui est aujourd’hui nécessaire – et essentiel. Le Conseil fédéral souhaite conserver sa «flexibilité» dans l’application de la neutralité. Mais on ne peut absolument plus compter sur un pays qui applique sa neutralité de manière flexible. Un tel relativisme n’est rien d’autre qu’un tri sélectif opportuniste. La crédibilité d’un pays qui agit ainsi, comme on le constate aujourd’hui, s’effondre de manière dramatique. Un deuxième argument du Conseil fédéral contre l’initiative est qu’il souhaite continuer à imposer des sanctions contre des États en guerre, même en dehors du cadre de l’ONU. Or, des études montrent clairement que de telles sanctions sont inefficaces (voir la Russie aujourd’hui), qu’elles frappent surtout les populations civiles et qu’elles rendent impossible tout dialogue normal pendant une longue période.

Dans la situation géopolitique actuelle, particulièrement délicate, où l’Europe – comme avant la Première Guerre mondiale – mise sur le réarmement et les alliances (on parle par exemple d’une «Triple-Entente moderne»), les pays neutres et non-alignés ont une opportunité majeure. Ils doivent, en tant qu’États-nations souverains et confiants, promouvoir la paix et la coopération. La neutralité armée et permanente de la Suisse, renforcée par le nouvel article constitutionnel, pourrait – grâce à une capacité de défense aussi autonome que possible – poser les bases d’un dialogue avec tous et contribuer à la construction d’une nouvelle architecture de sécurité européenne.

La Suisse doit ici agir comme architecte, aux côtés d’autres pays désireux de paix. Il convient de rappeler le processus de la CSCE, que la Suisse a soutenu activement et qui a finalement mis fin à la guerre froide. Pour les États-Unis, la neutralité a toujours été perçue comme quelque chose d’«immoral». Cela ne doit pas nous préoccuper davantage. Pendant la Seconde Guerre mondiale et dans les années qui ont suivi, la Suisse a été, pendant un certain temps, une «grande puissance diplomatique». Elle doit renouer avec ce rôle et, par ses bons offices, servir à nouveau la paix de manière cohérente.

L’article a été publié en tant que tribune dans la NZZ du 25 avril 2025.